En cette période de confinement, arrêtons de culpabiliser!

Temps de lecture : 8 minutes

A l’heure où je vous écris ces lignes, il est 6h30 du matin, les oiseaux profitent du silence offert par l’absence d’activité humaine pour chanter à tue-tête, et je poursuis sans discontinuer l’errance d’une vie en confinement. Je viens en effet de passer une nuit blanche, à me torturer l’esprit sur ce que j’aurai dû faire dans la journée, sur ce que je devrais faire le lendemain, au rôle qu’on aura à jouer pour le monde d’après, ou encore à remettre en question mes choix professionnels.

Une bonne partie de la nuit aura également été consacrée à scruter l’écran de mon smartphone à l’affut des moindres informations liées à cette sale bête de Covid-19, à revoir les coups de gueule des soignants ou les élucubrations des théoriciens du complot.

Autant vous dire que je ne suis pas fière. Je m’étais promis de « profiter » de cette période de confinement pour créer une routine de vie saine qui consistait à faire plus de sport, à me coucher de bonne heure et me réveiller aux aurores pour m’adonner à une séance matinale de yoga, pour ensuite passer une journée productive à apprendre des nouvelles compétences, et me consacrer à mes passions. Sans oublier les repas sains, le ménage de printemps et j’en passe.

Cette injonction à « profiter » du confinement, à se « déconnecter », à prendre du temps pour soi, me plonge dans la culpabilité. Celle de ne pas optimiser mon temps, de ne pas être efficace. Et après cette culpabilité ci, en vient une autre : comment puis-je me plaindre, quand ceux que nous applaudissons tous les soirs à 20h, sont au front, en première ligne face à cette « guerre » sanitaire ?

Bref, je culpabilise, beaucoup. Mais j’aimerais que la société arrête de me mettre une pression constante en toutes circonstances, et j’aimerais plutôt qu’elle me dise ça :

C’est OK si tu ne « profites » pas de ton confinement

Secrètement, on l’attendait tous. Ce moment où le temps s’arrête, où le monde se met « entre parenthèses ». Où, enfin, nous pouvons faire une « pause », rester un peu chez soi, passer du temps avec sa famille. On n’en demandait certainement pas tant et dans des conditions aussi apocalyptiques, mais toujours est-il qu’on a eu ce qu’on voulait. Du temps. De l’espace.

Mais plutôt que de réellement ralentir et faire une pause, nous gardons cette obsession de la productivité, même dans le repos. 3,2,1… Top chrono ! Ménage, lecture, sport, yoga, méditation, apprendre une nouvelle langue, une nouvelle compétence, prendre un cours de danse, réaliser des recettes de cuisine de chef… Il faut absolument optimiser ce temps qui nous est offert, quitte à se noyer dans une multitude d’activités et finir en burn-out « personnel ».

Sur les réseaux sociaux, c’est un feu d’artifice de lives en tout genre qui nous abreuvent… Quitte à nous étouffer. Quoi, tu n’as pas suivi le dernier cours de danse de l’influenceuse du moment ? Tu ne regardes pas les lives de Cyril Lignac ? Et le cours de yoga en ligne tous les soirs à 19h, t’as oublié ?

Finalement, nous faisons tout le contraire de ce pour quoi nous avions tant espéré faire une pause : pour ne rien faire ! Certes, l’idée n’est pas de passer toute sa quarantaine assis sur son canapé à attendre sagement que ce confinement cesse, mais il ne faut pas s’en vouloir de ne pas être productif. Si vous n’avez lu que quelques pages d’un livre dans la journée, et que votre déjeuner s’est résumé à un plat de pâtes au fromage râpé, ce n’est pas grave.

Car dans cette injonction à combler le vide qu’impose le confinement, nous avons oublié un petit détail : si les journées sont vides, nos cerveaux en revanche, sont surchargés : la surcharge émotionnelle et informationnelle que provoque ce bouleversement sans précédent dans nos vies est telle qu’il est difficile pour certains de parvenir à y voir assez clair pour s’adonner à toutes sortes de loisirs. Alors arrêtons de culpabiliser et de faire la compétition de celui qui profitera au mieux de sa quarantaine !

C’est OK si tu n’es pas efficace en télétravail

De la même manière, cette période compliquée ne serait pas une excuse, selon certains managers, pour être moins productif dans son job. J’ai la chance (ou pas, tout dépend du point de vue de chacun) d’avoir quitté mon emploi avant le confinement et d’être par conséquent libre de toutes directives managériales.

Je parle de chance, car j’entends les témoignages d’une partie de mes proches, toujours en activité, se plaindre d’une overdose de visioconférences et de la surcharge de travail, parfois plus conséquente qu’en temps normal. Pour les entreprises qui ne sont pas en chômage partiel, il faut continuer à produire, à être efficace, quoi qu’il en coûte. C’est à croire qu’ils harcèlent leurs employés par crainte que ces derniers ne relèguent leurs obligations professionnelles au second plan ou mieux, qu’ils réalisent la vacuité de leur poste en ces temps de crise, considérés par le gouvernement comme étant des emplois « non essentiels »…

Et pas question de se plaindre d’une baisse de régime dû à l’angoisse de la situation, ou des enfants qui attendent de leurs parents qu’ils s’occupent d’eux, étant donné qu’ils sont à la maison.

En effet, le télétravail n’est pas toujours bien compris des bambins, notamment les plus jeunes, et voir leurs parents parlant toute la journée à un écran d’ordinateur peut être un réel vecteur de stress.

De plus, si le télétravail est une aubaine pour certains, très à l’aise avec ce mode de fonctionnement, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une méthode de travail propre aux nouvelles générations et qu’il n’est pas adapté à tous.

Et, là aussi, le maintien de la rigueur professionnelle n’est pas toujours compatible avec une situation de crise inédite où notre attention est accaparée et focalisée ailleurs.

C’est OK si tu n’arrives pas à te « déconnecter »

En parlant d’attention, je viens de perdre le fil de mon article, après avoir été interrompue par une notification de mon téléphone et aussitôt happée pendant une dizaine de minutes dans un tunnel de contenus et de sollicitations en tout genre. Entre les groupes Whatsapp de proches se partageant des informations venant de sources douteuses, les notifications des lives Instagram ou les dernières alertes info liées au Coronavirus, il est extrêmement difficile de ne pas se retrouver à passer bien plus de temps sur son téléphone qu’on le voudrait.

La surcharge informationnelle, c’est véritablement le fléau de cette période de confinement. Ce virus à lui tout seul contamine nos cerveaux et notre capacité d’attention, qui se réduit comme peau de chagrin. Déjà affaiblie depuis de nombreuses décennies par l’économie d’attention opérée par les institutions politico-médiatiques, qui mobilisent tous leurs efforts pour nous voler le plus de temps de cerveau possible, le coronavirus absorbe tout ce qu’il nous reste de temps d’attention, rendant toutes les informations environnantes inaudible.

Par conséquent, impossible de rester concentré plus de quelques minutes sans être coupés par ces interférences visuelles et auditives. En ajoutant à cela le fonctionnement habituel du cerveau, qui se nourrit de ces sollicitations et relâche de la dopamine pour nous pousser à regarder toujours plus de contenu, vous comprenez pourquoi la déconnexion tant espérée pendant cette quarantaine est vouée à l’échec.

Et s’il existe des solutions pour opérer une déconnexion « forcée », comme éteindre les notifications ou éloigner son smartphone pendant quelques heures, elles sont d’autant plus difficiles à mettre en application car nos écrans sont actuellement notre seule fenêtre vers l’extérieur, notre seule échappatoire, notre seul contact avec nos proches en attendant de pouvoir les retrouver et les serrer dans nos bras. Alors, même s’il est préférable, pour votre santé, de réduire votre surcharge informationnelle et de vous éloigner pendant quelques temps de votre smartphone, ne vous en voulez pas trop d’avoir passé beaucoup de temps sur Instagram ou sur Twitter ces derniers jours.

C’est OK de te sentir mal, même en ayant des conditions de vie favorables

Enfin, à la lecture de cet article, j’imagine que certains penseront : quel culot, cette jeunesse privilégiée n’a aucune idée de la chance qu’elle a de n’avoir qu’à rester chez elle et attendre que les petites mains fassent le sale boulot. Ceux qui sont en première ligne face à cette crise sont bien entendu les plus à plaindre : le personnel soignant, les caissier.es, les livreurs, les banquiers et tout ceux faisant partie des emplois « essentiels » prennent des risques pour maintenir la nation à flot, avec pour beaucoup d’entre eux très peu de moyens pour se protéger, et un salaire scandaleux par rapport à d’autres métiers bien moins importants pour notre survie.

Cependant, nous sommes tous égaux dans nos souffrances intérieures, et l’homme le plus riche de la planète peut aussi être le plus malheureux du monde. Le confort ne fait pas forcément le bonheur, et il est tout à fait normal de se sentir démuni face à ce traumatisme que nous subissons tous. Que nous soyons en train de sauver des patients au péril de notre vie, forcés de télétravailler avec deux enfants en bas âge, ou seul dans un appartement parisien à regarder les dernières séries sur Netflix, l’émotion est la même pour tous, et il n’existe pas de monopole de l’angoisse, de la tristesse ou de la peur.

Nous avons tous, je crois, le droit de nous exprimer et de faire tomber les masques devant cette crise d’une ampleur inédite, qui va très certainement bousculer notre rapport au monde, au travail, ou encore aux relations que nous entretenons les uns avec les autres.

Ne « profitons » pas à tout prix de cette période de confinement et ne refoulons pas nos inquiétudes et nos faiblesses.

Laissons-nous le temps de nous adapter et de nous préparer à ce nouveau monde qui nous attend, prenons soin les uns des autres, et laissons parler nos émotions, quelles qu’elles soient, et qui que nous soyons.