Claque n°2 : quand tu réalises que tu n’auras jamais ta place dans le « monde d’après »

J’ai tendance à m’identifier comme une personne relativement optimiste, sur tous les plans. Les expériences, par exemple, quelles qu’elles soient, sont pour moi des occasions d’apprendre, et jamais des échecs. Un échec professionnel n’en est pas un, par exemple; c’est simplement un exercice de plus pour mieux avancer sur le chemin de la vie.

Une mauvaise rencontre, une rupture amoureuse, aussi douloureuses puissent-elles être, nous enseignent et nous permettent d’évoluer.

Sur le plan de la société, j’ai également tendance à être positive et pleine d’espoir. Je préfère me concentrer sur les avancées qui ont été réalisées en matière d’égalité, de parité, plutôt que d’être dans la méfiance constante, d’un complot raciste par exemple. Alors, certes, je suis une femme noire qui voit clairement les effets de ce double « handicap » (femme + noire) sur mon parcours, sur mes barrières mentales et mes limites, mais tout de même, je reste optimiste.

Idem sur le plan humain. J’ai tendance à louer de bonnes intentions à toutes les initiatives qui œuvrent pour un meilleur cadre de vie, un monde meilleur, plus sain. Si les intentions sont bonnes, alors elles valent la peine d’être mises en avant, d’être supportées, et ce, même s’il y a quelques écarts, quelques malaises parfois dans certains discours. L’idée globale est bonne, alors oublions le reste.

C’est cette philosophie, cet état d’esprit qui me permet de rester motivée, de ne pas baisser les bras.

Pourtant, aujourd’hui, j’en veux terriblement à mon esprit trop optimiste, trop naïf.

Je ne suis pas optimiste, je suis aveugle.

Aveuglée par un système qui m’a forcé à arrondir mes angles pour rentrer dans le moule.

Aveuglée par un système qui m’a fait oublier qui j’étais, et d’où je viens.

Aveuglée par un système qui m’a fait minimiser et taire mes blessures, celle de mes ancêtres.

Je me suis éloignée de mon histoire

Fin mai, la France commémorait l’abolition de l’esclavage; le 22 mai en Martinique, et le 27 mai en Guadeloupe. Cette date, je la connaissais, mais je n’ai jamais participé aux commémorations. Pourquoi ?

Parce que j’ai toujours ressenti un malaise, un mal-être. Je ne me suis jamais associée aux commémorations de l’abolition de l’esclavage car cela en revenait à faire face à une histoire, à un passé peu glorieux.

L’histoire de mes ancêtres, une blessure tranchante, une plaie encore ouverte mais que j’ai tenté de cacher par de nombreux artifices. Esthétiques d’abord, à travers les défrisages et autres; géographiquement ensuite, en préférant voyager dans tous les pays plutôt qu’aux Antilles, d’où je suis originaire. Et socialement, enfin, en m’éloignant le plus possible des miens, et de tout ce qui traitait de l’histoire de l’esclavage, de l’Afrique.

Je me sens coupable de ça. Même si, au fond, je sais que je ne suis pas entièrement responsable de cet effacement.

L’histoire a été écrite par les vainqueurs. Ceux qui ont terrassé et exploité tout un peuple pour asseoir leur domination et leur oppression. Mes ancêtres font partie du peuple vaincu, du peuple esclave. Tout ce qu’il reste de ce peuple, c’est la version écrite par les vainqueurs. Un vainqueur va-t-il tarir d’éloge celui qu’il a sauvagement terrassé, froidement et injustement ? Non.

Dans l’histoire, ils sont les perdants, les moins-que-rien. Ils ont disparu des livres d’école, leurs victoires ont été effacées, leurs mémoires, leur richesse… Ils ont disparu, tout court.

Alors j’ai joué le jeu, j’ai oublié, aussi. Je n’ai pas cherché, je ne me suis pas renseignée et j’ai arrondi les angles.

Je me suis tue pour trouver ma place dans le système

Pour arrondir les angles, il fallait aussi que je me taise, que je ne fasse pas trop de vagues. J’ai été docile, j’ai fait semblant de ne pas voir les actes racistes qui se déroulaient sous mon nez, prétextant la naïveté, l’insouciance des autres. « Ce n’est pas de leur faute », « Je sais qu’il.elle n’est pas raciste, c’était pour rire ». J’ai ri aux blagues douteuses, j’ai ri jaune, certes, mais j’ai ri.

Je ne voulais surtout pas être le stéréotype de la « noire énervée », celle qu’on portrait dans les médias, qui vocifère pour un rien, qui hurle avec de grands yeux. C’est cette image qui a été imprimée dans mon esprit. Une femme noire qui s’énerve n’est pas crédible.

Alors je me suis tue, au point où je me suis sentie invisible. Ou je me sens encore invisible.

Quelle est ma place ?

Auprès de tous ces blancs dans mon open-space, dont « l’insouciance » et la « naïveté » ré-ouvrent mes blessures ancestrales chaque jour ? Dont les privilèges m’écrasent, m’annihilent ?

Auprès de cet homme blanc qui a choisi de sortir avec moi pour mon côté « exotique » ?

Finalement, j’ai cherché ma place ailleurs qu’auprès des êtres humains. Si je n’avais plus foi en eux, je pouvais au moins avoir foi en la Terre, aux autres êtres vivants qui sont eux aussi opprimés, oppressés. Je me sentais alors proche des souffrances de la Terre Mère. Je pensais avoir enfin trouvé ma place.

Ma place dans le « monde d’après »

Alors je me suis lancée corps et âme dans la cause environnementale. « Corps », à travers des actions militantes, la création d’une association, et « âme » car j’ai fait confiance à tous ceux qui portaient les mêmes valeurs que moi.

J’ai cru, en rejoignant les acteurs de la cause environnementale en France, que j’y aurai ma place, et que je ne serai plus invisibilisée, car leurs intentions étaient bienveillantes, inclusives.

Même en étant la seule femme noire à participer à leurs conférences, même en ne voyant aucune personne racisée s’emparer du micro dans leurs prises de parole, j’ai cru être au bon endroit.

Pire, dans mes questionnements, je reprochais ce manque de diversité dans les mouvements écologistes aux personnes racisées, et non aux personnes blanches monopolisant l’espace public.

Pourquoi suis-je la seule à prendre part au mouvement ? Ne voient-ils pas qu’ils seront les premiers concernés par le réchauffement climatique ? Les populations du Sud; noires, asiatiques, arabes, hispaniques… Où sont-elles ?

Et, dans une énième et dernière désillusion, mon passé est revenu à moi. La réalité implacable, la fameuse claque dont on ne se remet jamais vraiment.

Si la cause environnementale est et doit être la priorité de tous, en France, je n’y ai tout de même pas ma place, non plus. Moi, femme noire, je n’ai pas ma place dans un mouvement qui pourtant devrait me concerner en premier lieu.

Là aussi, les vainqueurs ont pris soin de nous invisibiliser. Le racisme systémique est partout. Indolore, incolore, inconscient.

Les luttes écologistes et sociales que mènent les habitants des départements d’Outre-Mer, par exemple, ne sont pas relayées par ces mouvements, comme si elles n’avaient pas autant d’importance. Les militants non-blancs ne sont pas invités à prendre la parole, car ils gênent, ils tachent l’image lisse, blanche et pure, celle qui passe bien dans les médias.

Sans s’en rendre compte, les mouvements écologistes en France participent activement au racisme systémique qui gangrène la société depuis l’ère de mes ancêtres.

La claque qui secoue, qui réveille d’une léthargie

Tout ce que j’avais tenté d’occulter durant la majeure partie de ma vie m’est revenue en pleine face. J’avais beau faire bonne figure, me fondre dans le moule, être docile, je restais ni plus ni moins qu’une femme noire, au milieu d’un monde d’hommes blancs.

Alors enfin, j’ai compris.

A la lumière des évènements qui bousculent nos sociétés aujourd’hui, il faut en finir avec l’optimisme. Nous devons tous accepter d’avoir des discussions désagréables, de mettre le nez dans le cambouis. Noir ou blanc, nous devons faire face à notre passé.

Et cela implique de laisser parler le peuple blessé, invisibilisé. Enfin.

Les blancs doivent comprendre leurs privilèges, et admettre qu’ils bénéficient d’un système qui tue à petit-feu les peuples racisés. Il faut qu’ils entendent nos souffrances, nos revendications.

En ce qui me concerne, je dois arrêter de chercher ma place dans un monde qui n’est pas le mien. Tu ne trouveras jamais ta place si tu n’es pas dans la bonne salle de cinéma, dans le bon film.

Ma place, je dois la créer, avec mes armes, celles de la connaissance, de la confiance en soi et en son histoire. Et il y a de quoi être fière.

Car, quand je cherche l’autre version de l’histoire, celle que les vainqueurs ont tenté de me cacher, je réalise à quel point mes ancêtres n’étaient pas des perdants, des moins-que-rien. Mes ancêtres africains ont été riches, puissants, courageux. Leur règne a duré des milliers d’années, bien plus longtemps que n’a duré leur chute.

Ils ont été les premiers hommes sur Terre. Ils ont inventé le feu, les outils, l’art. Ils ont été des explorateurs. Aujourd’hui, ils sont des inventeurs, des artistes, des scientifiques, des écrivains, des présidents… Malgré les persécutions, les harcèlements, les barrières, la communauté noire a toujours su se relever, faire face, à contre-courant.

C’est à ça que je dois m’accrocher, c’est à ça que nous devons tous, personnes racisées, nous accrocher pour enfin avoir notre place dans ce fameux « monde d’après ».